« Avec une pomme, je veux étonner Paris ! »

La phrase de Paul Cézanne a quelque chose de provocateur et de joyeux.

Une pomme ? Rien ne paraît moins fait pour étonner Paris que ce fruit qui tient dans une main, se mange en quelques minutes et retourne ensuite au rang des choses ordinaires.

Pourtant, il faut peut-être prendre Cézanne au mot.
Alors, dans l’exposition que lui consacre le Grand Palais, je me suis mise à chercher les pommes. Pas les paysages, pas les portraits, pas les grandes compositions : les pommes.

Et elles sont là, nombreuses.
Cézanne n’en fait pas les figurantes discrètes de la nature morte : sous son pinceau, elles se rapprochent, s’accumulent, se chevauchent et bouleversent peu à peu les règles de la perspective.

Nature morte au tiroir ouvert (entre 1877 et 1879)

Contrairement à ce que suggère le titre, ce sont les pommes qui occupent une place centrale dans la composition. Elles attirent l’œil par leur nombre et leurs couleurs, mais surtout par la façon dont Cézanne les modèle à coup de petites touches colorées dites « directionnelles ».

On comprend immédiatement comment ce fruit banal est devenu pour le peintre un sujet inépuisable.

Vase paillé, sucrier et pommes (entre 1890 et 1894)

Les pommes sont toujours au centre de l’attention. Leurs couleurs vives contrastent avec la gamme sobre et terreuse qui les entoure, dominée par des bruns et des gris doux.

Cézanne abandonne la perspective réaliste classique. Il choisit un angle de vue improbable où la position, la forme et la texture des objets ne sont pas géométriquement plausibles, préférant une cohérence interne de la composition. L’assiette de fruits semble en déséquilibre, presque en lévitation.

Ce qui me frappe également, c’est qu’il conserve les traces de ses repentirs dans le placement des objets et utilise un cerne sombre pour isoler les pommes et réaffirmer leur présence physique. Il délaisse ainsi l’illusion d’une peau lisse et parfaite pour s’intéresser à la pomme comme à une forme, presque sculpturale. Ce traitement de la forme annonce les recherches qui nourriront bientôt le cubisme de Picasso et de ses contemporains.

Pichet de grès (1893-1894)

Un pichet en grès imposant et austère domine la scène. Il est entouré d’autres objets du quotidien de l’atelier de Cézanne : cadre, linge plissé, assiette et pommes éparpillées.

Les objets reposent sur un plan horizontal délimité (une table) qui semble basculer légèrement vers le spectateur. Le fond utilise des nuances de gris-bleu et de beige, sur lesquelles se détachent les pommes aux couleurs vives. Les objets ne cherchent pas à imiter le réel de manière photographique, mais possèdent une formidable présence physique et monumentale

Là encore, le peintre déjoue les règles de la perspective classique. Si on regarde le pichet de face, l’assiette et la table sont observées d’un point de vue plus élevé (plongée). Ce changement de point de vue donne l’impression que le regard se déplace dans la scène, plutôt que de l’observer depuis un point fixe, ce qui préfigure le cubisme.

Pommes et oranges (vers 1899)

Cézanne utilise de nouveau plusieurs points de vue simultanés : la table est vue de biais en diagonale, tandis que les fruits disposés en pyramide ou dans des coupes semblent obéir à des angles différents pour offrir toutes leurs facettes en même temps.

Le bord de la table est brisé et l’espace de la nappe blanche, sculptée à outrance, devient instable et confus.

Mêlées à des oranges, les pommes aux couleurs vives contrastent avec le blanc de la vaisselle et du drapé, tout en faisant écho aux tapis chamarrés qui les entourent. Le pli de ces derniers évoque même les courbes de la montagne Sainte-Victoire.

Pile au centre de cette extravagante composition, on trouve… une pomme ! Qui déploie ses nuances du jaune au pourpre :

Après ce parcours de pommes en pommes, on comprend mieux la phrase de Cézanne. À force de déplacer les points de vue, de faire vibrer les couleurs et de donner à ses fruits une présence presque sculpturale, il a bel et bien trouvé le moyen d’étonner Paris.

En ce jour de la pomme dans le calendrier républicain, à mon tour, j’ai quelque peu déformé les pommes à force de plis, qui en éventail, qui en grue, qui en papillon :

Sources :

« Avec une pomme, je veux étonner Paris ! »
Gustave Geoffroy citant Cézanne dans son ouvrage Claude Monet, sa vie, son temps, son œuvre (publié en 1922 puis en 1924). Paris, éditions Macula, 1980, p.328.

Exposition Cezanne et nous, Grand Palais, 23 septembre 2026 – 17 janvier 2027

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