De la mûre contemplative à la mûre à double fond

C’est le jour de la mûre dans le calendrier républicain !

La pomme, la poire ou le raisin reviennent sans cesse sur les tables des peintres. La mûre, elle, est beaucoup moins fréquente. On la rencontre dans les herbiers, les enluminures, certaines natures mortes ou quelques illustrations botaniques, mais rarement comme sujet principal.

En cherchant néanmoins des représentations de mûres, je suis tombée sur deux œuvres qui, malgré les siècles qui les séparent, pourraient dialoguer : une nature morte de Louise Moillon et une lithographie de Salvador Dalí.

À première vue, tout les oppose.

Chez Louise Moillon, la mûre est contemplative :

La peintre du XVIIe siècle possède ce don singulier d’accorder une importance égale aux choses les plus modestes. Le fruit n’est pas un symbole, mais une présence. La lumière s’attarde sur sa peau, les couleurs se nuancent, les volumes s’affirment avec une délicatesse infinie. Le regard est invité à ralentir.
La peinture semble nous dire : regardez vraiment.

La lithographie de Dalí, en revanche, prend un chemin plus sinueux :

D’abord, rien de particulièrement étrange. La plante est représentée avec un soin presque naturaliste. Les feuilles sont minutieusement observées, les fruits passent du rouge au noir profond selon leur degré de maturité. Sauf qu’il ne s’agit pas de mûres de ronce, mais de mûres de mûrier, reconnaissables à leur forme allongée et à leur feuillage caractéristique.

Le regard s’installe dans leur observation, puis quelque chose bascule.

À gauche apparaît une figure humaine, allongée, rêveuse, comme surgie du végétal lui-même. Rien n’était caché. La silhouette était là depuis le début. Pourtant, l’œil ne la découvre qu’après avoir contemplé la plante.

La mûre était donc un leurre, ou plutôt : une porte.

C’est ce qui distingue profondément les deux œuvres.

Chez Moillon, l’attention trouve son accomplissement dans l’objet regardé.
Chez Dalí, l’attention ouvre un second espace.

La contemplation ne conduit plus seulement à voir le monde avec davantage de précision ; elle débouche sur une autre réalité, mentale, imaginaire, incertaine. La plante demeure parfaitement identifiable, mais elle se révèle porteuse d’autre chose qu’elle-même.

La mûre de Dalí est une mûre à double fond.
L’expression convient d’autant mieux à l’artiste qu’elle évoque l’un de ses procédés favoris : faire surgir une seconde image derrière la première, un second sens derrière le sens apparent, un autre monde derrière le monde visible.

Cette différence est renforcée par l’espace même des deux œuvres.

Chez Moillon, les fruits appartiennent à un univers habitable : une table, un panier, un intérieur silencieux. Ils occupent un espace que nous pourrions partager.
Chez Dalí, le fond rouge uniforme efface tout contexte. Le mûrier et la figure semblent flotter hors du monde, dans un lieu qui relève davantage de la pensée que de la réalité. L’image ne décrit plus un espace, mais met en scène une apparition.

Pourtant, les deux artistes se rejoignent dans une conviction commune : les choses les plus ordinaires méritent qu’on les regarde longtemps.
La différence est que Louise Moillon trouve dans cette attention une révélation du réel, tandis que Salvador Dalí y découvre l’ouverture d’un passage.
Chez l’une, le fruit est une fin, tandis que, chez l’autre, il devient un seuil.

Entre la mûre contemplative et la mûre à double fond, il n’y a donc pas opposition, mais continuité. Car il suffit parfois de regarder une chose ordinaire avec assez de patience pour qu’elle révèle sa présence ou son mystère.

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