Sous le signe du marbre

Dans le calendrier républicain français, le 19e jour du mois de nivôse, souvent notre 8 janvier, était dénommé jour du marbre.

Pour évoquer cette pierre, laissez-moi vous emmener à Rome.

Le marbre dans la Rome antique : luxe et pouvoir

À l’origine, le tuf et le travertin constituent la base de l’architecture romaine, avant que le marbre, matériau coûteux et prestigieux, ne s’impose progressivement à partir de la fin de la République et surtout sous l’Empire. Il devient ainsi emblématique du pouvoir impérial sous Auguste.

Le Forum d’Auguste avec son temple dédié à Mars Ultor
© NikonZ7II

Ce que Suétone résume ainsi :

« excoluit adeo, ut iure sit gloriatus marmoream se relinquere, quam latericiam accepisset. »
Vie des Douze Césars, « Auguste », XXVIII

« Il embellit tellement (la ville) qu’il put à bon droit se glorifier de la laisser de marbre, alors qu’il l’avait reçue de brique. »

Les carrières de l’Empire alimentaient alors Rome en pierres venues de tout le bassin méditerranéen : marbre blanc de Carrare (marmor Lunensis), marbre pentélique de Grèce, marbre jaune de Tunisie, porphyre rouge d’Égypte, pavonazzetto d’Asie Mineure…

Dans les temples, les basiliques, les thermes et les forums, on utilise le marbre pour les revêtements muraux, les colonnes, les statues et surtout les sols. Les pavements antiques combinent souvent de grandes dalles géométriques ou des compositions raffinées de marbres colorés, jouant sur les contrastes et la symétrie (opus sectile).

Spolia : la continuité du marbre après l’Empire

Avec la chute de l’Empire romain d’Occident, l’extraction de nouveaux marbres décline fortement. Les monuments antiques deviennent des carrières à ciel ouvert où l’on récupère colonnes, chapiteaux et dalles pour les retailler et les réemployer. Ce phénomène, appelé spolia, est à la fois économique et symbolique : réutiliser le marbre antique, c’est s’inscrire dans la continuité de Rome.

Les premières églises chrétiennes adoptent ainsi des colonnes antiques pour leurs nefs, créant des intérieurs où la variété des marbres et des styles raconte une histoire fragmentée, mais cohérente. Le marbre, jadis associé aux dieux païens et aux empereurs, est désormais mis au service du culte chrétien.

Les sols polychromes des églises : l’art cosmatesque

C’est dans les sols des églises romaines que le marbre connaît l’une de ses expressions les plus originales au Moyen Âge. À partir du XIIᵉ siècle se développe à Rome un style décoratif spécifique, souvent appelé art cosmatesque, du nom de la famille Cosmati, des artisans marbriers qui ont excellé dans cette marqueterie de marbre.

Ces sols polychromes se caractérisent par des compositions géométriques complexes : cercles, entrelacs, bandes rectilignes et motifs en damier. Ils sont réalisés à partir de fragments de marbres antiques soigneusement découpés et incrustés dans un fond clair. Les contrastes de couleurs et la précision des motifs offrent une grande diversité esthétique.

Le plus ancien travail encore existant de Laurent Cosmati se trouve dans l’église Sainte-Marie d’Aracœli :

Bien d’autres églises romaines sont riches de ces somptueux pavements, que j’ai pu également photographier à Santa Maria in Cosmedin :

Santi Quattro Coronati :

Ou Santi Giovanni e Paolo al Cielo :

Enfin, celle qui m’a le plus émerveillée, San Giovanni in Laterano et son magnifique cloître roman aux colonnes torsadées :

Si ces palimpsestes de marbre nous enthousiasment toujours, c’est aussi parce qu’ils dessinent une trajectoire spirituelle, quand telle dalle qui fut peut-être impériale devient partie d’un chemin liturgique.

Cette histoire du marbre ne s’arrête pourtant pas à la pierre. Elle se prolonge, par le jeu des formes et des veines colorées, dans d’autres arts italiens, comme celui du papier marbré – la carta marmorizzata –, qui transpose les mouvements, les couleurs et les rythmes du marbre.

Du sol que l’on foule à la page que l’on ouvre…

Sources :

« Le Marbre : Luxe et Pouvoir dans la Rome Antique »

« Liste de marbres antiques » – fiche Wikipédia

« Opus sectile » – fiche Wikipédia

« Cosmatesque » – fiche Wikipédia

Laisser un commentaire