Peinte en 1941, Femme à l’artichaut de Picasso semble, à première vue, osciller entre le portrait et la caricature. Mais cette impression se dissipe peu à peu, car, derrière son apparente fantaisie, la composition révèle une réflexion subtile sur les codes de la représentation et de la dignité.
Le spectateur qui découvre cet immense tableau est d’abord frappé par l’étrangeté de sa construction :

La figure féminine n’apparaît pas immédiatement comme un portrait : elle semble composée de volumes simplifiés, de lignes vigoureuses et de formes qui se chevauchent. Bien que l’œuvre soit postérieure à la grande période cubiste, Picasso continue d’y exploiter certaines des libertés conquises par le cubisme, notamment la fragmentation des formes et l’abandon d’une représentation strictement naturaliste.
Cette écriture plastique retarde la reconnaissance des objets. L’artichaut lui-même n’est pas immédiatement identifiable. Sans le titre, il pourrait passer pour un simple assemblage de formes parmi d’autres. Le mot choisi par Picasso agit alors comme une clé de lecture : il guide le regard et permet de discerner le légume au sein de cet enchevêtrement.
Une fois cette énigme résolue, un autre aspect du tableau s’impose : sa dimension presque royale. Assise dans un vaste fauteuil aux proportions monumentales, la femme occupe l’espace avec une autorité remarquable. Le siège évoque les portraits d’apparat de la tradition européenne, ceux où souverains et dignitaires affirment leur rang par la majesté de leur pose autant que par les attributs qui les accompagnent.

Mais Picasso introduit aussitôt un élément de décalage. La femme tient un artichaut avec une gravité qui rappelle celle d’un sceptre ou d’un insigne de pouvoir. Tous les codes de la majesté semblent réunis, mais l’emblème royal est remplacé par un humble légume. De cette substitution naît une ironie discrète et savoureuse.
Cette ironie demeure toutefois bienveillante. Picasso ne ridiculise pas son modèle. Au contraire, il lui confère une présence impressionnante, presque hiératique. L’artichaut ne détruit pas la dignité du personnage ; il la nuance d’humour. La figure apparaît à la fois noble et familière, imposante et fantaisiste, comme suspendue entre l’hommage et la satire.
C’est sans doute là que réside le charme singulier de cette œuvre. En détournant les conventions du portrait officiel, Picasso transforme un objet ordinaire en attribut de souveraineté et fait naître, à partir d’un simple artichaut, une image à la fois majestueuse, énigmatique et amusante.
L’artichaut n’est pourtant pas qu’un ressort comique. Sa forme complexe et presque architecturale en fait un motif plastique particulièrement séduisant pour Picasso. Si le légume élève ironiquement la femme au rang de souveraine, la femme, en retour, élève l’artichaut au rang d’objet d’art. Chacun semble ainsi ennoblir l’autre dans un échange de dignité aussi inattendu que poétique.
Peut-être est-ce là l’une des leçons discrètes du tableau : il suffit parfois d’un regard pour transformer un objet ordinaire en sujet de contemplation.
En ce jour de l’artichaut dans le calendrier républicain, j’ai eu envie, moi aussi, de prêter attention à ses formes singulières en l’associant à une feuille de ginkgo peinte du violet qui ourle ses feuilles :

Vous aimez les artichauts ? Vous aimerez également :
« Sous le signe de l’artichaut »