Vous qui me suivez connaissez mon attachement profond à l’œuvre de Proust.
J’y trouve sans cesse de nouvelles richesses et résonances.
Aujourd’hui, j’aimerais rapprocher deux passages :
« Elle allait s’habiller elle aussi, bien que j’eusse protesté qu’aucune robe « de ville » ne vaudrait à beaucoup près la merveilleuse robe de chambre de crêpe de Chine ou de soie, vieux rose, cerise, rose Tiepolo, blanche, mauve, verte, rouge, jaune unie ou à dessins, dans laquelle Mme Swann avait déjeuné et qu’elle allait ôter. »
À l’ombre des jeunes filles en fleurs
« C’était justement celui où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour elle, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore, par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du grand canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo. »
La Prisonnière
Vous avez trouvé le point commun : une somptueuse robe de chambre et ce « rose Tiepolo », associé au qualificatif « cerise ».
On retient de Giambattista Tiepolo, peintre vénitien du XVIIIe siècle associé au rococo, son talent de décorateur virtuose, ses grandes fresques sous des cieux nuageux d’une luminosité singulière.
Qu’on en juge par cette représentation de l’Olympe, qui domine le monumental escalier d’honneur de la résidence de Wurtzbourg (1752) :

On y trouve toute la gamme des tons du jaune au rouge, en passant par le rose, dans les nuages que dans les chairs, les étoffes ou les oriflammes.
Alors pourquoi Proust place-t-il l’expression « rose Tiepolo » au voisinage immédiat du terme plus matériel de « cerise » ?
Il me semble que cela met en tension deux régimes de perception. D’un côté, le « cerise » appartient à la sensation immédiate d’une couleur vive, presque tactile, saisie dans la matérialité de l’étoffe. De l’autre, le « rose Tiepolo » renvoie à une transfiguration picturale, à une Venise filtrée par la peinture, la lumière, la mémoire de l’art.
Entre les deux, il n’y a pas correction mais déplacement. La même teinte est à la fois ce qu’elle est dans le tissu et ce qu’elle devient dans un regard cultivé. Proust fait ainsi apparaître une idée essentielle : la perception n’est jamais purement immédiate, elle bascule presque aussitôt dans une interprétation. Le réel n’est pas aboli par cette transformation, il demeure en arrière-plan, comme un résidu sensible qui continue d’affleurer sous la nomination artistique.
C’est dans ce même mouvement que l’on peut comprendre, plus largement, la manière dont le narrateur construit certaines figures mondaines.
Lorsque celui-ci rencontre pour la première fois Odette de Crécy, la future madame Swann, elle est « en robe de soie rose » et lui fait forte impression. Il la saisit d’emblée dans une couleur qui fixe une image et la désignera souvent ensuite comme « la dame en rose ».

Chez Proust, la perception oscille sans cesse entre la sensation brute et sa transfiguration esthétique ; elle permet le passage du monde sensible vers un monde déjà interprété par la peinture. La sensation brute devient vision, et la vision se fait souvenir.
En ce jour de la rose dans le calendrier républicain, j’ai glané Du côté de chez Swann « comme après l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des roses mousseuses en guirlandes dénouées » pour les semer sur mes cartes buissonnières :


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