Les fraises de Martin Schongauer

Il faut parfois s’approcher très près des tableaux pour comprendre à quel point rien n’y est laissé au hasard. C’est exactement ce qui se produit devant deux œuvres de Martin Schongauer, actuellement visibles au Louvre : La Vierge au buisson de roses (1473) et la Nativité du retable d’Orlier (vers 1475) présentée en diptyque avec un saint Antoine :

À leurs pieds, un motif discret mais intrigant apparaît : des fraises.

Pourquoi des fraises ? Et surtout, pourquoi les répéter ?

Un détail naturaliste… en apparence

À première vue, ces fraisiers pourraient passer pour une simple représentation botanique. Schongauer, comme beaucoup d’artistes du XVe siècle dans l’espace rhénan, observe la nature avec une précision nouvelle. Feuilles dentelées, petits fruits rouges, fleurs blanches : tout est rendu avec une minutie presque scientifique.

Mais cette fidélité au réel n’exclut jamais le sens. Au contraire, elle le renforce.

Le fraisier pousse au ras du sol. Il s’étend discrètement, sans s’élever.

Dans la pensée symbolique médiévale, cette caractéristique en fait une image idéale de l’humilité.

Placée aux pieds de la Vierge, la plante fonctionne donc comme un commentaire silencieux : Marie est celle qui s’abaisse, celle qui accepte. Ce n’est pas un hasard si ce motif apparaît précisément dans des scènes où sa présence est centrale et méditative.

Le rouge des fruits : une Passion déjà annoncée

Mais le détail le plus frappant demeure la couleur.

Dans La Vierge au buisson de roses, le regard est attiré vers une constellation de rouges : la robe et le manteau de Marie, les roses et pivoines, les chardonnerets, le rouge-gorge et le pinson… et ces quelques fraises disséminées dans l’herbe.

Alors que les fleurs blanches (rose, muguet, fraise) évoquent la pureté de la Vierge, ce rouge est une anticipation. Il renvoie au sang du Christ, à sa Passion future.

Même dans une scène de douceur, le destin tragique est déjà inscrit jusque dans les éléments les plus humbles. Sous un pan du manteau de la Vierge affleure déjà le destin sacrificiel de l’Enfant.

L’hortus conclusus

Les fraisiers ne sont pas isolés : ils appartiennent à un ensemble végétal très structuré. Le jardin dans lequel se tient la Vierge renvoie à une image bien connue au Moyen Âge : celle du jardin clos, symbole de pureté et d’élection.

Dans ce contexte, les fraises peuvent aussi rappeler le paradis. Fruit agréable, doux, presque parfait dans sa forme, la fraise participe d’une vision idéalisée de la nature réconciliée.
Tout se joue alors entre la violence annoncée de la Passion et la douceur du salut.

Ce motif n’est pas propre à Schongauer.

Il s’inscrit en réalité dans une tradition visuelle bien attestée dans l’Europe du Nord à la fin du Moyen Âge.

L’exemple le plus emblématique est sans doute La Madone aux fraisiers réalisée par un peintre anonyme vers 1420 et attribuée au Maître du Jardin de Paradis de Francfort :

On y trouve déjà les roses rouges et les chardonnerets.

Des fraisiers y tapissent une terrasse et offrent une vision foisonnante du jardin marial. En ce jour de la fraise dans le calendrier républicain, j’ai moi aussi semé mes cartes buissonnières de fleurs blanches et de fruits rouges !

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