Les amanites d’Escher : une petite gravure, une grande énigme

Après la visite de l’exposition consacrée à Maurits Cornelis Escher à la Monnaie de Paris, une petite image m’est restée longtemps en mémoire.

Il s’agit de cette gravure en noir et blanc, très contrastée, représentant deux champignons accompagnés d’un court texte :

Emblemata XVI (1931)

Cette image appartient à une série de gravures sur bois intitulée Emblemata. L’ensemble comprend vingt-quatre épigrammes, en néerlandais, chacune introduite par une maxime en latin.
L’objectif n’est pas seulement esthétique : il s’agit de proposer une lecture symbolique du monde, où l’image sert de point de départ à une réflexion.

Le sujet peut sembler trivial : de simples champignons, dessinés avec une grande précision.
Sauf que le champignon, c’est l’amanite tue-mouches, toxique et psychotrope.
Et que le catalogue de l’exposition propose les traductions suivantes pour la maxime et le quatrain :

« De la pourriture humide je m’épanouis à nouveau avec grâce.

Croissance secrète,
Héritage de la nuit,
Telle une éponge je m’élève
Dans une beauté sereine. »

Le champignon apparaît donc comme un organisme issu de la décomposition. Il pousse sur ce qui se désagrège, transformant la matière morte en forme élégante.

Ce renversement ouvre plusieurs lectures :

  • Une lecture naturelle : le cycle de la vie, la transformation continue de la matière.
  • Une lecture morale : ce qui est beau peut avoir une origine obscure ou inattendue.
  • Une lecture plus ironique : la beauté n’est jamais totalement innocente.

C’est cette ambiguïté qui rend l’image si marquante. Elle ne donne pas de réponse, mais installe une tension.

On associe souvent Escher à ses escaliers impossibles, ses mondes inversés et ses pavages infinis. Cette œuvre, moins connue, révèle une dimension plus contemplative.
Avant les paradoxes géométriques, il y a déjà chez lui une manière de penser en termes de contradictions : beauté et décomposition, ordre et transformation, forme et disparition.

Ces champignons deviennent alors une première variation sur un thème qui traversera toute son œuvre : celui des oppositions qui coexistent sans jamais se résoudre complètement.

En ce jour du champignon dans le calendrier républicain, j’ai redonné à l’amanite sa couleur rouge pour l’associer à des feuilles de ginkgo :

Deux silhouettes immédiatement reconnaissables : le champignon surgit de ce qui disparaît ; le ginkgo, lui, traverse le temps, jusqu’à renaître là où tout semblait perdu.
Deux manières d’habiter le monde, réunies sur le même papier.

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