Il est des fleurs qui s’imposent par l’éclat, et d’autres par la nuance. La violette appartient à cette seconde catégorie. Fleur de petite taille, au parfum pourtant très marqué, elle suggère depuis longtemps la discrétion, l’attachement fidèle, une forme de tendresse contenue.
Pourtant, sous forme de bouquet, elle traverse la peinture du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ comme un motif étonnamment chargé de sens, oscillant entre symbole, accessoire narratif et pur plaisir décoratif.
La grâce et la modestie
Chez William-Adolphe Bouguereau, le bouquet rond tenu dans la main relève d’abord d’une tradition classique :

La composition est équilibrée, le geste simple. Tout inscrit la violette dans un registre d’harmonie et de grâce : la fleur se fait extension de la figure mélancolique, signe de douceur et de modestie, presque d’innocence.
Un langage secret
Avec les Préraphaélites, le bouquet se charge davantage de récit. Dans The Violet’s Message de John Everett Millais (1854), les fleurs sont liées à une lettre et délivrent un langage secret :

Les violettes ne décorent pas : elles signifient. Elles sont l’indice délicat d’un message qu’on devine amoureux.
Cette fonction narrative est encore plus frappante chez Édouard Manet, dans Bouquet de violettes et éventail (1872) :

Le joli bouquet rond qui en constitue le motif central semble tout droit sorti du désormais célèbre « Berthe Morisot au bouquet de violettes » de la même année :

Sur le billet qui accompagne les fleurs, on peut lire : « A Mlle Berthe Morisot, E. Manet ». L’effet est remarquable : la nature morte cesse d’être impersonnelle pour s’ancrer dans le réel. Le bouquet est clairement adressé, inscrit dans une relation. Ce tableau laisse la trace d’un lien artistique et affectif dont la peinture garde le secret… tout en l’exposant.
Tension et modernité
Avec Félix Vallotton, le bouquet se transforme encore :

Ces violettes de 1912 ne sont plus une offrande tenue avec soin : elles sont représentées couchées, presque abandonnées, et associées à des soucis. Ce mélange crée un contraste vif, à la fois chromatique et symbolique : d’un côté la violette, discrète et feutrée, de l’autre le souci, éclatant, solaire, presque brutal. Vallotton compose alors une nature morte moins sentimentale qu’analytique, où le bouquet devient un objet de tension, une harmonie volontairement heurtée. La violette y perd son innocence et gagne une forme de modernité.
Enfin, chez Suzanne Valadon puis Raoul Dufy, le bouquet, placé dans un vase, prend une dimension sensuelle, presque charnelle.
La violette de Valadon n’est plus symbole, elle est couleur et volume, avec une intensité qui refuse la mièvrerie :

Dufy, lui, allège le motif : le bouquet se fait rythme, lumière, pur plaisir pictural :

Parfois symbole, parfois message, parfois simple jeu de couleurs, le bouquet de violettes se révèle au fil des œuvres comme une manière de peindre l’intime.
En ce jour de la violette dans le calendrier républicain me revient en mémoire la chanson de Luis Mariano L’amour est un bouquet de violettes — que ma mère me chantait volontiers —, et je me surprends à sourire : l’histoire de l’art, finalement, ne fait que décliner à sa manière cette même intuition populaire.
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